Qu’est-ce qu’être Sépharade dans l’Israël d’aujourd’hui?

Par ELIAS LEVY

En 2017, la présentation du documentaire The Ancestral Sin — Le péché ancestral —, réalisé par David Deri, à la télévision israélienne avait suscité un immense tollé. 

En 2019, un autre documentaire sulfureux, Ma’abarot — Camps de transit —, œuvre de la réalisatrice Dina Ziv-Riklis, présenté aussi en début de soirée par une chaîne de télévision israélienne à une heure de forte cote d’écoute, a relancé la polémique houleuse, qui s’était atténuée au fil des années, sur la condition des Sépharades dans l’Israël naissant des années 50 et 60.

Ces deux documentaires-chocs, présentés respectivement dans le cadre des éditions 2019 et 2020 du Festival du cinéma israélien de Montréal (FCIM), évoquent les déboires des immigrants sépharades, majoritairement originaires du Maroc, arrivés en Israël à partir de la fin des années 50. Ces derniers furent victimes d’une discrimination éhontée de la part des bureaucrates de l’Agence juive.

Ce chapitre sombre de l’histoire d’Israël a exhumé des réminiscences que beaucoup de Sépharades avaient enfouies. Les deux documentaires les ont fait rejaillir avec force.

Quel est l’état réel du séphardisme dans la société israélienne d’aujourd’hui ? Y a-t-il toujours une « Question sépharade » dans l’Israël de 2020?

Quatre fins connaisseurs de l’histoire mouvementée des Mizrahim d’Israël nous ont livré leurs vues sur cette question épineuse.

Pour le journaliste israélien Daniel Bensimon, soixante-douze ans après la création de l’État d’Israël, force est de constater que la « Question sépharade », que certains pensaient révolue, est toujours vivace.

Ex-éditorialiste au quotidien de gauche, Haaretz, et ancien député du Parti travailliste à la Knesset, Daniel Bensimon est l’auteur de plusieurs livres remarqués sur la société israélienne et les villes de développement du sud d’Israël. Il est le récipiendaire du plus prestigieux prix de journalisme décerné en Israël, le Sokolov Prize, l’équivalent du prix Pulitzer américain.

« Des documentaires tels que The Ancestral Sin et Ma’abarot sont des œuvres décapantes réalisées par des Sépharades de la troisième génération qui s’escriment à réhabiliter l’honneur bafoué de leurs grands-parents et parents par un establishment ashkénaze arrogant qui les méprisait profondément. Ces derniers étaient considérés comme des êtres illettrés provenant d’un monde arabe moyenâgeux. Ces Mizrahim de la troisième génération sont en colère. Ils se battent pour que la cruelle vérité ayant trait à la condition de leurs aînés dans l’Israël des années 50, 60 et 70 soit enfin dévoilée à la nouvelle génération de Sabras. Au Québec, votre devise est « Je me souviens ». Les Sépharades d’Israël ont fait aussi leur aussi cet a », nous a dit Daniel Bensimon au cours d’une conversation à bâtons rompus sur l’identité sépharade dans l’Israël de la deuxième décade du XXIe siècle.

Pour l’écrivain et éducateur Ami Bouganim, le séphardisme israélien a été instrumentalisé à des fins politiques par des politiciens sépharades et ashkénazes en quête de visibilité ou de légitimité. 

Né dans la ville portuaire marocaine d’Essaouira (Mogador), cet essayiste, romancier et philosophe, qui vit à Netanya depuis 1970, est l’intellectuel sépharade israélien qui a le mieux retracé le déracinement de la communauté juive marocaine d’Israël qui a fait son Aliya dans les années 50 et 60.

« En Israël, le séphardisme ne sait plus ce qu’il est. Il s’est empêtré dans la controverse orientale, où il a gagné en pugnacité politique ce qu’il a perdu en charme littéraire. Je ne connais pas de définition du séphardisme. Les documentaires The Ancestral Sin et Ma’abarot ont secoué les consciences dans la société israélienne. Mais, en réalité, ces deux documentaires ne nous apprennent rien de nouveau. On a gratté de nouveau les blessures, mais sans éclairer lez zones d’ombre qui perdurent. Toutes les archives sur cette question ont déjà été épluchées par des chercheurs. Regrettablement, ces documentaires ont été exploités par des journalistes et des politiciens à des fins politiques ou idéologiques. »

D’après l’historien israélien Michel Abitbol, en Israël, la « Question sépharade » s’est muée au fil des ans en une « Question sociale ».

Professeur émérite de l’Université hébraïque de Jérusalem (UHJ), ex-directeur de l’Institut Ben-Zvi, affilié à l’UHJ — institution de recherche spécialisée dans l’étude de l’histoire des communautés sépharades et orientales — et ancien directeur pédagogique auprès du ministère de l’Éducation d’Israël, Michel Abitbol est un spécialiste reconnu de l’histoire du judaïsme marocain, des Juifs du monde arabe et du conflit israélo-arabe.

« En Israël, les Sépharades reviennent de très loin. Depuis les années 50, ils ont accompli des progrès énormes sur les plans social et politique. Ils se sont frayés une place des plus honorables dans les principaux secteurs de la société israélienne: la politique —un bon nombre de députés de la Knesset sont Sépharades—, les affaires, l’armée — de nombreux hauts gradés de Tsahal, dont plusieurs chefs d’État-major, sont d’origine sépharade —, la culture, les arts, la musique, la gastronomie… Aujourd’hui, l’enjeu majeur n’est plus la séphardité mais les inégalités sociales de plus en plus criantes dans l’Israël de 2020, souligne-t-il. Ces écarts sociaux accentuent la pauvreté et la paupérisation des couches sociales les plus vulnérables, particulièrement dans les villes de développement du Sud d’Israël peuplées majoritairement de Sépharades originaires du Maroc. Il est vrai par contre que des écarts entre Sépharades et Ashkénazes perdurent aux niveaux scolaire et universitaire, par exemple en ce qui a trait au nombre de bacheliers et de diplômés universitaires de deuxième et troisième cycles. Mais, on ne peut plus parler, comme c’était le cas dans les années 50 et 60, d’un racisme systémique institutionnalisé à l’encontre des communautés sépharades. »

Le tiers du nouveau gouvernement d’union nationale dirigé par Benyamin Netanyahou, soit dix ministres, est composé de Sépharades d’origine marocaine.

Selon le célèbre historien israélien Tom Segev, qui consacre dans son dernier livre — A State at Any Cost. The Life of David Ben-Gurion (Farar, Straus and Giroux Publisher, New York, 2019) — des pages passionnantes aux relations tendues qui ont toujours prévalu entre le père fondateur de l’État d’Israël, David Ben Gourion, et les communautés orientales, bien qu’elle soit moins aiguë que dans les années 60, 70 et 80, la « Question sépharade » subsiste toujours en Israël.

« Soixante-douze ans après la fondation d’Israël, la « Question sépharade » n’a pas encore été résolue. Nous le constatons aujourd’hui dans l’attitude raciste adoptée par beaucoup d’Israéliens à l’égard des Juifs éthiopiens, qui sont confrontés à des épreuves aussi ignominieuses, et même pires, que celles que les Juifs originaires du Maroc ont subies lors de leur Aliya dans les années 50, 60. Chose certaine: ce problème, qui date de l’époque de Ben Gourion, n’est pas à la veille d’être dénoué. »


Elias Levy
Elias Levy